En 2019, notre cabinet ID-Tourism a collaboré avec TTK, agence de conseil franco-allemande spécialisée sur les questions du transport et de la mobilité. Nous avons accompagné ensemble Isère Tourisme (désormais Isère Attractivité) afin de réaliser une étude de définition de solutions de mobilités touristiques pour les collectivités iséroises. L’enjeu était de présenter une palette de solutions pour les collectivités du département afin d’imaginer le futur de la mobilité touristique. Un objectif clair était visé : moins d’émission de C02 et donc moins de voiture individuelle pour venir ou visiter l’Isère… Au final, une belle mission avec des acteurs variés autour de la table pour trouver des solutions ensemble et innover au service du bien commun et de l’expérience des voyageurs et des habitants. Avec Sarah Moraillon, directrice adjointe au sein du cabinet TTK, nous avons longuement échangé sur les enjeux de la mobilité et du tourisme. Voilà ce qui ressort de notre analyse croisée de l’actualité…

 

La LOM a été promulguée…

La Loi d’Orientation des Mobilités dit LOM a été promulguée et publiée au Journal Officiel le 24 décembre dernier. Après 2 ans de travail, c’est un moment fort pour les collectivités territoriales et les opérateurs pour réinventer la mobilité sur les territoires urbains et ruraux. La loi prévoit une enveloppe de 13,7 milliards d’euros sur la période 2019-2023 au développement des infrastructures en particulier pour les déplacements du quotidien. Pour Sarah Moraillon, « cela a été un gros sujet 2019, que nous attendions depuis les Assises de la Mobilité qui se sont tenues fin 2017 ». Elle attend dorénavant la suite et la mise en application de cette loi. « Nous serons très attentifs à la réalité de sa mise en œuvre, dans un contexte où les enjeux financiers sont très marqués au sein des collectivités et que les nouveautés apportées ne sont pas forcément contraignantes ». Ainsi, l’annonce de l’enveloppe de près de 14 milliards devrait la rassurer… A voir désormais les appels à projets qui vont être lancés dans les prochains mois !

Derrière cette loi, il y a bien entendu un enjeu environnemental fort afin de faire réduire les impacts de ce secteur en matière de réchauffement climatique et sur la santé des personnes. Vous retrouverez dans cet article de La Croix les mesures principales de la loi LOM.

 

Le retour des trains de nuit ?

Vous avez peut-être vu tourner sur les réseaux sociaux des publications sur des projets de train de nuit assez cool provenant d’Autriche…

Dans la lignée du mouvement #flygskam, y’aurait-t-il une opportunité pour redévelopper les trains de nuits en France et en Europe. Pour Sarah, « c’est clairement une tendance et on peut s’en réjouir, avec des exploitants ferroviaires qui se positionnent désormais aussi sur du marché haut-de-gamme ».

Malheureusement, en France, les trains de nuit ont été peu à peu abandonnées avec des lignes supprimées… Pour Sarah, ça devrait bouger dans l’avenir ! « L’appel à manifestation d’intérêt lancé en 2016 par l’Etat était peu incitatif (pas de subventions, sur des lignes déficitaires dont l’infrastructure et le matériel roulant étaient vieillissants…), espérons désormais que cela change ! C’est une question essentielle et plusieurs acteurs poussent en ce sens (la fameuse LOM prévoit le lancement d’une étude), mais nous sommes un peu à la traîne par rapport à nos voisins européens ».

Comme moi, Sarah est convaincue du potentiel des trains de nuit. « Or, il faut que cette question émerge à un niveau européen et que nos décideurs se posent des questions face à la taxation de l’aérien par exemple ». C’est d’ailleurs le cas en Allemagne avec une hausse drastique des taxes sur les billets d’avion et une baisse de la TVA de 19% à 7% sur les trains longue distance (voir l’article des Echos sur le sujet). Sarah continue en donnant un conseil : « Il faut aussi que les clientèles visées soient multiples pour remplir les trains : ne pas se limiter aux étudiants par exemple, mais aussi proposer des produits hauts-de-gamme pour le tourisme, tourisme d’affaires »… des pistes pour réinventer le train de nuit…

 

Faut-il croire au développement d’Hyperloop ?

Si on parle des trains et des trains de nuit, on ne peut pas passer à côté du débat autour d’Hyperloop. Mais quelles sont les news d’ailleurs des différentes entreprises lancées dans le déploiement de la société technique de mobilité ultra-rapide… Quand on lit les derniers articles en ligne sur le sujet, on a un peu l’impression que ça stagne… Ce n’est pas encore la révolution annoncée ! Pour Sarah, ce n’est pas plus clair… « Je botte en touche ! Sur le côté technique, l’ingénieure que je suis te dira que pourquoi pas, un jour. Mais mon côté urbaniste et consultante en mobilités te dit qu’il est dommage de chercher à réinventer la roue quand on a déjà un mode de transport rapide, écologique, capacitaire, mutualisable avec le transport de marchandises, qui permet de voyager d’un bout à l’autre de la France sans rupture de charge, et qui s’appelle le train. » Une innovation de plus que l’on mettra un jour dans le même panier que l’Aérotrain ?

 

Quel avenir pour la mobilité urbaine ?

Des SUV de plus en plus sur la rampe des critiques à cause de leur poids et de leur consommation excessive autant que leur dangerosité en ville, des services de micro-mobilités qui se démultiplient, le vélo qui reprend une vraie place dans les villes, les initiatives de gratuité des transports en commun comme à Dunkerque… la question des mobilités devrait être pas mal abordée pour les prochaines élections municipales… Mais au final, vers quoi se dirige-t-on ? Et comment vont se déplacer les visiteurs ?

Pour Sarah Moraillon, « ce qui est difficile, et qu’aucun expert ne peut clairement prédire, c’est l’ampleur que pourront prendre durablement ces micro-mobilités et à quelle point nos mobilités urbaines vont être « ubérisées ». Presque chaque mois un opérateur lance un nouveau service et un autre met clé sous la porte ! Par contre, on a tendance à voir que ces engins motorisés remplacent la marche à pied, sur des distances moyennes (300m à 1-2km). Or, la marche reste le mode de transport le plus favorable à la déambulation et à la découverte d’une ville, et « maximiser » son potentiel touristique. Par ailleurs, la marche permet de rester en forme ! Donc nous sommes prudents sur les innovations qui risquent de faire « zapper trop vite » la ville aux touristes. ».

Les enjeux seront donc dans l’avenir peut-être plus de réenchanter la marche pour les visiteurs tout comme les habitants. D’ailleurs, avec les grèves des dernières semaines, on a vu apparaître nombre de publications sur les bienfaits de la marche comme des alternatives au métro à Paris afin de faire du sport, d’écouter des podcasts, de faire des réunions en marchant… Que pourrait-on imaginer demain dans la marche dit touristique ?

 

Et en milieu rural ?

L’avenir de la mobilité touristique en milieu rural est forcément plus complexe. Elle l’est déjà pour les habitants et on ne pourra pas imaginer des solutions d’envergure sans intégrer les problématiques des habitants. Mais alors, comment peut-on faire pour faire se déplacer les touristes sans voiture personnelle mais qui veulent quand même leur sentiment de liberté…

Pour Sarah, il s’agit de repenser sa manière de voir la liberté et d’imaginer le déplacement et le voyage… « C’est quoi la liberté ? Où s’arrête-elle? C’est une question philosophique que tu me poses ! Est-ce qu’on a besoin de pouvoir aller au plus vite, partout ? Ou peut-on prendre le temps de la découverte d’un territoire, là où nous sommes arrivés en vacances ? »

On en revient à nos histoires de microaventures que l’on a présenté pas mal ces derniers mois. « Il s’agit de poser la question du ‘quoi vivre’ plutôt que ‘où le vivre’» ajoute-t-elle.

Et bien entendu, on a beaucoup parlé de vélo et d’itinérance avec Sarah. « Je crois aussi beaucoup dans le potentiel du vélo comme levier de découverte d’un territoire rural. C’est un moyen d’émerveillement formidable, qui permet à la fois de prendre l’air, de « vivre » les paysages, de s’arrêter dans des endroits méconnus qu’on aurait survolés en voiture, de se maintenir un peu en forme… C’est une personne qui a fait le tour de l’Irlande en tandem en 3 mois qui te le dit ! Mais aussi, il faut penser au VAE et à tout son potentiel pour toucher des publics moins sportifs et des territoires vallonnés. Je conseille d’aller à l’Ile de Ré en été pour comprendre et vivre tout ce potentiel ».

Or, pour y arriver, il faut que les acteurs du territoire, du transport et du tourisme, d’y mettent pour proposer infrastructures et services pour ces clientèles. Je vous invite à relire mon billet sur le sujet d’ailleurs et on va continuer à collaborer avec TTK en 2020 pour vous apporter des solutions d’études avec des appels à projets nationaux qui vont tomber dans les prochains mois…

 

Un dernier focus sur les montagnes…

Impossible de terminer ce billet – interview sans parler de montagne. On a vu plusieurs articles pendant les fêtes avec des histoires de bouchons monstres pour accéder aux stations comme à Valloire. Le Maire a d’ailleurs rétorqué : “On devrait mieux absorber cet afflux. Toutes les stations ont eu le même problème. Mais, il vaut mieux trop de voitures, que pas assez, pas assez de touristes.”

Ca a été une question importante lors de notre mission avec Isère Tourisme. Comment repenser la place de la voiture pour venir au ski et en montagne plus généralement ? Voici la réponse de Sarah, du cabinet TTK : « Bonne question, pour le ski mais aussi pour toutes les autres activités de montagne ! Oui, la voiture est aujourd’hui ultra-privilégiée, en particulier par les familles pour sa praticité. Mais non, ce choix modal n’est pas une fatalité. Les solutions sont multiples : dès aujourd’hui par exemple, plusieurs Départements et Régions (mais aussi des acteurs privés) organisent des transports en autocar pour relier les stations. On se libère des contraintes de conduite sur neige, de stationnement. Et cela marche ! A Grenoble, les week-ends de beau temps, il vaut mieux s’y prendre 3 ou 4 jours à l’avance pour réserver son transport ! »

Et bien sûr, il y a l’éternel débat et l’ambition autour des ascenseurs valléens ou comment montée en station par le câble depuis la vallée… Pour Sarah, « c’est coûteux à l’installation certes, mais cela présente un potentiel formidable pour limiter les émissions de CO2 des skieurs tout en gagnant clairement en confort sur l’accès en montagne. J’ai pu tester il y a quelques semaines celui d’Aoste en Italie et c’est une expérience très positive. Les collectivités arriveront-elle à lever les freins, notamment financiers, à leur installation, c’est la question à venir des 5 à 10 prochaines années, que nous suivons avec attention. » 

Or, en complément de cela, il s’agit aussi de repenser totalement la communication en amont des offices de tourisme et autres organismes de gestion de destination. Il ne s’agira à l’avenir non pas de communiquer uniquement sur la destination mais sur les moyens et les alternatives pour venir avec même des possibilités d’incitation à venir sans voiture ou imaginer des solutions de green nudges pour les transports touristiques…